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Accueil / Festivals précédents / 10 juin - Une Carmen Arabo Andalouse
La voix dans tous ses éclats !

Compte-rendu du festival
par Belmonte

10 juin - Une Carmen Arabo Andalouse

Dimanche 10 juin - Salle du Mouzon à Auch

Sur les deux rives de la Méditerranée

Retour à Auch pour cette production originale d’Opéra Éclaté créée en 2001, qui triomphe partout où elle passe. Revêtu de la patine des scènes internationales, ce spectacle aux couleurs et sonorités étonnantes s’enrichit sans cesse de voix nouvelles.
Le grand écart en un même week-end pour la troupe Opéra Éclaté entre une « Flûte Enchantée » multicolore et cette « Carmen » aux accents orientaux ? Pas vraiment, s’agissant d’une même passion lyrique et de deux spectacles aisément adaptables partout, aux dispositifs scéniques voisins avec les protagonistes autour d’une scène centrale et des décors très dépouillés pour se concentrer sur le chant et la musique. Le premier week-end de ce 15e festival était résolument lyrique et fidèle à ses conceptions de partage et d’ouverture, la troupe de Saint-Céré n’a pas déçu.

Une héroïne universelle

Malgré le côté sulfureux de son personnage principal et la subversion de la banalisation des brigands qui choquent encore dans certains pays, « Carmen » est sans aucun doute l’opéra le plus joué au monde. Les adaptations sont multiples comme certaines traditions peuvent paraître pesantes. Un peu dans la filiation de la « Tragédie de Carmen » que Peter Broooks avait montée aux Bouffes du Nord, il y a une trentaine d’années, Olivier Desbordes a pris le parti d’une intimité chambriste tout en colorant l’orchestre d’accents orientaux et resserrant le drame en une plus grande proximité avec la nouvelle de Mérimée. Exint Micaëlla, les enfants de la garde montante, Escamillo… pour se concentrer sur l’action principale à savoir l’insupportable désir de liberté de Carmen et l’inexorable descente aux enfers de Don José, ce bon garçon naïf devenu un amant jaloux et trois fois meurtrier.
Au-delà d’un simple parti pris, cette aventure a débuté en 2001 à Marrakech lors d’une résidence artistique d’Olivier Desbordes et plutôt que d’importer l’ouvrage de Bizet, il a paru du plus naturel de rapprocher les deux rives de la Méditerranée en exauçant le vœu de Nietzsche, qui admirait beaucoup Carmen et voulait méditerraniser sa musique. Le spectacle a d’ailleurs été donné plus de deux cents fois entre Maroc et Tunisie.

Des caractères exacerbés

Les presque trois heures de l’opéra de Bizet sont ici réduites de moitié et le chant des personnages secondaires est limité à leur plus simple expression à l’image du fameux air des cartes, dont on ne retient que la funeste conclusion prémonitoire. Le drame n’en a que plus de force avec un côté théâtral accentué.
Provocante, solaire, opulente et plus lascive encore que chez Meilhac et Halévy, la Carmen de Hermine Huguenel domine la scène face à un Don José totalement dévoré par sa passion, interprété avec une réelle force destructrice par Carlo Guido, dont l’accent ensoleillé souligne ce métissage. La Frasquita de Cécile Limal montre de belles qualités scéniques, tandis que la Mercedès de Dalila Khatir confère une puissance étonnante et même une violence au personnage. Les passions exacerbées expriment une violence naturelle et les couteaux sortent facilement pour le résultat que l’on sait.
Musicalement, l’orchestre franco-marocain dirigé avec précision et vivacité par Dominique Trottein fonctionne parfaitement. L’association d’un quintette à cordes avec les percussions, la trompette et l’oud en une orchestration colorée et épicée ajoute de la liberté à la musique de Bizet, d’autant plus que les improvisations orientales de Youssef Kassimi autour des thèmes de Carmen accentuent l’âpreté des caractères tranchés, tout comme la sensualité et la violence de l’ouvrage. La scène torride du cabaret à l’acte II se conclut d’ailleurs par le meurtre de Zuniga.
Cette Carmen essentielle, orientalisée, baignée d’un soleil noir, répond à l’assertion de Michel Tournier : « Les mythes — comme tout ce qui vit — ont besoin d’être irrigués et renouvelés sous peine de mort ». Elle rajeunie notre écoute et nous poussera peut-être à revenir à l’orchestration de Bizet avec une oreille neuve.
Bien sûr, Auch ne dispose pas de salle pour l’art lyrique et cela n’est très certainement pas à l’ordre du jour, mais outre la curiosité d’aller à l’opéra dans une salle polyvalente (ce qui se produit à chaque fois ici), Le Mouzon ainsi habillé de pendrillons convient acoustiquement. En acoustique naturelle et sans forcer la voix, on entendait tout tant pour la « Flûte Enchantée » du vendredi que pour cette « Carmen » exotique. Pendant des décennies, le lyrique s’adaptait même aux places de village et c’est justement la vocation de la compagnie Opéra Éclaté. Et la mission est remplie avec dignité !

Belmonte