La somptuosité sonore des Éléments
La venue du chœur de chambre Les Éléments, qui fête également ses quinze ans cette année, est toujours un événement, tant les programmes proposés par Joël Suhubiette sont riches de découvertes, d’inventivité et de perfection vocale.
Non seulement ils sont des habitués d’Éclats de Voix, pour le plus grand bonheur du public, qu’ils savent charmer et surprendre, mais ils étaient présents avant même leur constitution en ensemble professionnel. Alors qu’Éclats de Voix n’était pas encore un festival, mais une saison annuelle de concerts entre 1991 et 1998, l’atelier des Éléments était venu créer le Stabat Mater de Patrick Burgand à l’église Ste-Bernadette, un jour de mars 1996. C’est dire que l’histoire d’amitié entre les deux structures remonte aux origines ou presque. Et les productions régionales se croisent sans se concurrencer, puisque La Flûte Enchantée d’Opéra Éclaté, qui nous charmait hier sera reprise le 7 juillet, sous la baguette de Joël Suhubiette au festival de Sorèze, dont il est le directeur artistique. Avis à ceux qui ont manqué ce beau spectacle…
Il s’agit sans conteste d’un des plus beaux chœurs de France et le son ne cesse de s’améliorer au fur et à mesure des programmes.
Plaisirs et sens de la complexité
Alors que les pépites de leur programme polyglotte Méditerranée, donné en ce même lieu lors du festival 2010, étaient encore dans de nombreuses oreilles, ils montent d’un cran dans les effets de spatialisation sonore avec ce parcours virtuose à deux, trois, quatre, cinq et six chœurs pour vingt-quatre chanteurs a cappella, couvrant une large période de l’histoire de la musique du XVIe au XXIe siècle.
S’il est couramment admis que l’apogée de l’écriture polychorale se situe dans l’Italie du XVIe siècle, qui se souvient des maîtres de l’école franco flamande, avant de rayonner en Angleterre et en Allemagne, au-delà de la période romantique, le XXe siècle et notre époque ne sont pas en reste dans cet exercice complexe. C’est une spécialité pédagogique de Joël Suhubiette de nous faire ainsi voyager dans l’espace et dans le temps selon une grande continuité de l’écriture musicale, sans forcément heurter les oreilles les plus conventionnelles. Les chantres des Éléments sont aussi à l’aise dans la musique ancienne qu’avec l’écriture d’aujourd’hui et s’ils passent régulièrement commande à des compositeurs comme Alexandros Markéas, Zad Moultaka et d’autres, ils comptent également une compositrice dans leurs rangs.
Toutes les pièces interprétées se rejoignent sur une double constante : leur difficulté d’exécution et leur élévation spirituelle, ce qui requiert concentration et présence de la part des chanteurs, lesquels y trouvent un grand plaisir par surcroît.
Élévation d’une cathédrale sonore
Dès les premières notes du Stabat Mater à deux chœurs et huit voix de Palestrina, d’une grande pureté stylistique et d’un équilibre parfait, on entre dans une intensité qui ne s’estompera qu’après la chute du dernier accord à l’issue de l’Agnus Dei de la Messe à double chœur de Franck Martin. On atteint rapidement un rare niveau de somptuosité vocale avec le Magnificat Sexti toni à trois chœurs de Victoria. En bon théologien formé à Rome le maître espagnol évoque la Sainte Trinité par les trois groupes de chanteurs.
La plus forte impression de spatialisation sonore arrive sans nul doute avec le Qui Habitat à six chœurs de Josquin Després. Six chœurs de quatre chanteurs dispersés dans toute la cathédrale enveloppent le public subjugué en un immense ostinato, vertigineux et d’une émotion presque physique, tandis que le chef est placé au milieu de la nef pour diriger aux bras et à l’oreille. Contemporaine de ce répertoire, la cathédrale Sainte-Marie se prête superbement à cet exercice et l’on se croirait à Saint-Marc de Venise tout comme dans les vastes vaisseaux gothiques anglais où d’opulentes polyphonies régnaient de façon absolue.
La pièce d’Alexandros Markéas Medea Cinderella, à quatre chœurs, chantée en grec ancien et moderne, ne manque pas d’effet. Cette tragédie miniature inspirée de l’œuvre de l’essayiste grecque Lili Zografou d’après des textes d’Euripide, met en perspective les figures mythiques de Médée et Cendrillon, emblématiques d’un parcours féminin du matriarcat à la contrainte affective. Les thrènes et lamentations sont dévolus aux voix masculines, tandis que les féminines expriment la révolte et la résignation, du chant pur à la voix parlée, murmurée, soufflée, éructée.
Le sommet de la complexité est sans doute atteint avec Nun, la pièce à cinq chœurs pour vingt-cinq voix de Caroline Marçot, commandée par l’ensemble. Il s’agit d’une sorte de Babel ou Pentecôte sonore où différents textes et langues se superposent dans un sens commun autour des Lamentations de Jérémie, en français dans la traduction de Clément Marot, mais aussi en allemand et en latin, combinées avec un texte de Pascal Quignard sur l’ombre et la lumière, sans oublier les vocalises sur les lettres hébraïques, qui ouvrent ces lamentations dans la tradition baroque. Dans ce vaste lamento, le latin se détache avec de belles voix de contre-ténors et quelques solos de ténor par le chef, qui fait la vingt-cinquième voix.
Justice faite à un chef-d’œuvre méconnu
Ce programme d’une grande élévation spirituelle se concluait par la rare et difficile Messe à double chœur du compositeur suisse Franck Martin. Cette messe composée gratuitement comme un pur acte de foi entre 1922 et 1926, qui restera une quarantaine d’années dans les tiroirs, constitue l’un des derniers chefs-d’œuvre de l’écriture polyphonique. Les chœurs l’abordent avec respect et crainte à cause de sa difficulté d’exécution. Avec humilité, le compositeur s’excusait de possibles maladresses, revendiquant toutefois des éléments très proches comme la grande douceur de l’Et incarnatus est et la foi profondément intime de l’Homo factus est. On goûte également le début murmuré du Gloria qui augmente crescendo sur In excelsis Deo. Les Éléments en donnent une interprétation précise et très spirituelle tout en soulignant la forte sensibilité de cette écriture musicale sur un texte bien connu depuis deux millénaires.
Pour redescendre sur terre tout en gardant un certain niveau d’élévation, ils ont donné en rappel le superbe motet à deux chœurs et huit voix de Mendelssohn Ehre sei Gott in der Höhe sur le texte du Gloria.
Plus que de la satisfaction, le public exprimait le bonheur d’avoir partagé un rare moment de plénitude.
Belmonte



















