À l’issue de ce premier week-end consacré aux jeunes voix, Patrick de Chirée ressemblait à un directeur de festival heureux. La qualité musicale était supérieure et le public a largement répondu à cette programmation de fête, de quoi augurer positivement la suite de ce festival 2011 !
Dire que ce concert était attendu est faible ! Lorsque la programmation a annoncé la venue de l’Escolania de Montserrat à Auch, ce fut un émerveillement : « Enfin, nous allons pouvoir entendre en vrai ce chœur mythique de garçons, qui est l’une des plus anciennes maîtrise au monde avec les célèbres chœurs anglais et peut-être les chœurs allemands de Ratisbonne ou Tölz en Autriche », s’est exclamé votre serviteur. Sans remonter jusqu’au Moyen-Âge, le mélomane discophile passionné s’est immédiatement replongé vers ses découvertes adolescentes de la fin des années 70 avec des gravures devenues incunables qu’il a précieusement conservé : Les « Vêpres de la Vierge » de Monteverdi, le Requiem de Victoria et cette miraculeuse « Missa Romana San Emidio » de Pergolèse avec le Collegium Aureum, pionniers de l’interprétation sur instruments anciens, tous placés sous la férule de Dom Ireneu Segarra.
Ce savant bénédictin, chef de chœur, musicologue et compositeur, qui dirigea le chœur pendant 44 ans, fit énormément pour sa renommée internationale. À partir de 1968, il le produisit en concert à l’extérieur de la vénérable abbaye et lui fit enregistrer plus d’une centaine de disques, à la pointe de la recherche musicologique, dont plusieurs obtinrent de prestigieuses récompenses internationales. Il a forgé pour longtemps le son de l’Escolania et par la formation de centaines de musiciens à travers l’Espagne, il est pour beaucoup dans la qualité musicale actuelle de la péninsule. Il n’est pas étonnant que les dirigeants actuels, le chef Bernat Vivancos, qui lui a succédé en 1997 et l’accompagnateur Vicenç Prunés aient eux-mêmes appris la musique à l’Escolania, sous la direction de Dom Segarra. D’ailleurs, Charles Magraner, ainsi que plusieurs membres de la Capella de Ministrers et du chœur de la généralité de Valence, qui viendront à Auch fin novembre, à l’invitation d’Éclats de Voix, ont également fait leurs premiers pas musicaux à l’Escolania…
Un événement à Auch
Le concert (faut-il employer ce terme ?) a été à la hauteur des espérances et le public accouru en masse ne s’y est pas trompé. À l’heure de vêpres et composé exclusivement d’œuvres sacrées du XVIe au XXe siècle, il ne s’agissait pas pour autant d’un office, mais d’un concert spirituel.
Pourtant les jeunes choristes sont arrivés en procession du fond de la cathédrale entonnant une antienne grégorienne, rythmée par des sons de cloches avant un sublime Salve en écho de Juan Cereols. Par un bel effet d’écho acoustique, que l’on utilisait beaucoup à la Renaissance, les voix d’enfants répondaient depuis le chœur au léger accompagnement orchestral formé du piano, d’une clarinette, d’un cor et d’un basson. Le Magnificat d’Anselm Viola et l’ « Angelus ad Pastores » de Narcis Casanoves, des compositeurs du XVIIIe siècle, sont de pures merveilles et l’on vit un moment d’apesanteur avec le « Chants des oiseaux » de Francesc Civil, lorsque la maîtrise de divise en plusieurs chœurs spatialisés, jouant parfaitement de l’acoustique difficile de la cathédrale. D’une esthétique post romantique, la pièce « Moreneta en sou » d’Àngel Rodamilans évoque le style de Gounod ou Franck, qui ont profondément inspiré la musique sacrée à la fin du XIXe siècle.
Le « Nigra Sum » inspiré de Pablo Casals, qui fut aussi un compositeur de musique sacrée, développe une sensibilité presque sensuelle en plein accord avec un texte extrait du « Cantique des Cantiques », ce livre biblique au mysticisme troublant, qui fut largement commenté au XIIe siècle par l’austère saint Bernard.
Les pointures de la musique sacrée
Tout aussi spirituelle, la deuxième partie commençait par un « Rorate Coeli » d’Heinrich Schütz. Une interprétation ensoleillée de l’austère Sagittarius, qui importa pourtant le style italien dans l’Allemagne du XVIIe siècle ravagée par l’épouvantable guerre de Trente ans.
Par son rare Magnificat d’une écriture sublime, forte d’une foi confiante, Joseph Haydn se souvient qu’il a été lui-même petit chanteur à la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. Son rapport à l’Espagne est d’autant plus fort qu’il composa la version initiale pour orchestre de son chef d’œuvre « Les Sept dernières paroles du Christ sur la croix » pour la cathédrale de Cadix en 1786.
Deux psaumes de Mendelssohn, dont le magnifique « Surrrexit pastor bonus » en trois parties, achèvent de nous élever l’âme. Il est amusant, mais pas moins spirituel d’entendre des catalans d’une école bénédictine chanter la musique d’un luthérien allemand issu du judaïsme. Mais au-delà des querelles religieuses qui ont ensanglanté l’Europe pendant deux bons siècles, la musique est sans aucun doute le premier des œcuménismes. Et quelle somptueuse écriture chorale avec cet exaltant Alleluia final !
Peu connu dans nos contrées où le chant ne fait pas partie de la culture dominante, l’Ave Maria de Brahms exprime une foi dense, tandis que l’on retrouve toute sa science harmonique dans le Psaume 13.
Ils terminent par une mélodie espagnole « El Rierol » du très conservateur compositeur russe Alexandre Gretchaninov, évoquant quelque part la tradition chorale basque, qui au XIXe siècle s’est imprégnée du style des chants orthodoxes russes.
Au-delà de sa haute qualité musicale, ce concert revêtait une dimension à la fois symbolique et affective puisque c’était la dernière prestation des plus grands élèves au sein de l’Escolania. En les envoyant parfaire leur formation scolaire et musicale, le chef Bernat Vicancos les a chaleureusement félicités et remerciés. Répondant au triomphe que leur a fait le public, ils l’ont gratifié d’une émouvante mélodie de Pablo Casals en plusieurs chœurs spatialisés. L’émotion était profonde et nous garderons longtemps en mémoire ce grand moment.
Belmonte
La première venue à Auch de la maîtrise catalane multiséculaire de l’Escolania de Montserrat est un événement musical et culturel de première importance










