Si les ensembles vocaux de tout genre se multiplient en France, ils sont encore peu nombreux dans le domaine du jazz et encore moins de cette qualité. Le groupe créé il y a bientôt une vingtaine d’années par le pianiste et arrangeur Thierry Lalo (un beau nom de musicien…) n’est pas à proprement parler une découverte, mais au gré des départs et des arrivées, il a su se forger un son et se construire une personnalité, qui sont bienvenus sur la scène jazz française. Ce groupe mixte international, d’une dynamique incroyable, composé de quatre voix féminines et quatre voix masculines, est accompagné par un trio de luxe. Gilles Naturel à la contrebasse et Philippe Soirat à la batterie, forment l’une des meilleures sections rythmiques actuelles et le piano de Thierry Lalo est tout simplement superlatif !
Mieux qu’un bon équilibre vocal, cet octuor rayonne de pétulance et de joie de vivre dans un spectacle réglé comme du papier à musique, qui laisse pourtant la place à de belles improvisations solistes. Amélie, Rose, Chloé, Solange, Manu, Larry, Sylvain, Edward s’entendent parfaitement et l’accompagnement extrêmement efficace du trio ne couvre jamais les voix, dont l’amplification convient à la salle du théâtre sans jamais saturer. Leur scénographie très travaillée occupe avec bonheur la petite scène auscitaine, qui garde une agréable proximité avec le public.
Dès leurs premières chansons, on ne peut s’empêcher de penser aux Swingle Singers, même si la critique les considère plutôt comme les héritiers des « Double Six » de Mimi Perrin, il y a cinquante ans. Ils ont d’ailleurs reçu un adoubement de Ward Single lui-même, qui leur octroie un « punch époustouflant » ainsi que « des arrangements d’une grande qualité », tandis que les solistes « improvisent avec une aisance impressionnante ».
La mélodie du bonheur
S’agissant de jazz vocal, le répertoire est essentiellement anglo-saxon, mais ils adaptent naturellement quelques standards de la chanson française, appelant des précurseurs comme Charles Trenet avec par exemple « Que reste-t-il de nos amours ? »
Jazz oblige, ils chantent beaucoup en anglais, mais ils adaptent la langue française avec style aux rythmes d’outre-Atlantique avec une émouvante série de poésie française superbement mise en musique par Thierry Lalo. Ils donnent un autre rythme à Verlaine avec une étonnante interprétation de « Sur les eaux », superbement portée par le pianiste. Cela fait naturellement penser aux mélodies de Joseph Kosma, qui enjolivait les poèmes de Jacques Prévert, interprétés par Yves Montand, puis les Frères Jacques. Leur vision de « l’Albatros » de Baudelaire nous fait décoller du fauteuil et l’on goûte particulièrement une chanson d’automne lituanienne a cappella où Thierry Lalo quitte son piano pour faire la basse vocale. La respiration se fait par quelques romances anglo-saxonnes plus douces, parfois un peu sucrées.
La technique du skat (ce chant rythmé sans paroles) qui se substitue par imitation aux cuivres de l’orchestre, domine largement le programme en d’impressionnantes improvisations vocales.
Dans une grande gaieté générale, on apprécie vivement cet esprit de partage jazzistique où chacun délivre son solo vocal ou instrumental dans une belle harmonie d’ensemble. C’est ainsi que la contrebasse de Gilles Naturel nous enchante et que Philippe Soirat se déchaîne avec style sur ses batteries.
Ce programme d’une « pêche d’enfer », qui n’exclut pas le sentiment, a illuminé la soirée de tous les spectateurs, qui ont chanté avant d’obtenir trois rappels. Non seulement les visages étaient radieux, mais ils repartaient la tête pleine de ces rythmes explosifs et ces mélodies accrocheuses.
Belmonte








